La vie de château à Villeneuve

La maison au plafond étoilé s’ouvre à la légende des stars des années 60

Plafond étoilé - Maison de la PhotoEntre Lot et Diège, le causse calcaire de Villeneuve est habité depuis des millénaires par des paysans qui pratiquent la culture des céréales et l’élevage. Au Moyen Age, il prend le nom d’un nouveau bourg, bâti après 1050 : Villeneuve. Cette sauveté devenue bastide au 13ème siècle, est un condensé original de stabilité rurale et d’ouverture aux vents d’une histoire lointaine.
Dès son origine, Villeneuve est placée en résonnance avec l’imaginaire médiéval nourri par une vision mythique de Jérusalem, de Byzance, de Compostelle. Sur la place du marché, la belle maison (dite du Masel) témoigne de la prospérité des bourgeois de la bastide et de leur goût pour un imaginaire fantastique.
Aujourd’hui, c’est la légende contemporaine qui s’y invite avec les clichés de Jean Marie Périer, ces portraits de musiciens, de chanteurs, d’acteurs, dont la célébrité a fait le tour du monde. Mais, avant l’ouverture de la Maison de la Photo, il semble opportun de s’intéresser à ces murs qui lui serviront d’écrin.

Une double histoire médiévale

On connaît la belle histoire de la construction de Villeneuve. Odil de Morlhon, possesseur d’un vaste domaine délimité par le Lot, la Diège, l’Alzou et l’Aveyron, riche en filons métallifères, part en pèlerinage à Jérusalem en 1053. Sur le tombeau du Christ, il rédige un testament qui stipule qu’on construise sur la paroisse de Mauriac un monastère et un bourg appelé Villeneuve. Avisé, Odil l’a situé sur le chemin de Compostelle qui voit affluer les pélerins depuis un siècle. Il souhaite maintenir le lien avec Jérusalem et Byzance, situant ce bourg rural, voué à la paix, dans une large perspective d’échanges lointains. Déodat, le prieur bénédictin, placé sous la tutelle de l’abbaye de Moissac, développera la ville autour du monastère mais aussi d’un marché qui fera de Villeneuve le centre commercial du causse.
La croisade contre les Albigeois ouvre une nouvelle page pour la petite capitale du causse. Simon de Montfort poursuit en Rouergue sa dure croisade, s’empare de Najac et de Morlhon, en 1214, devient le maître de Villeneuve qu’il cède à l’évêque de Rodez. Le traité de Paris (12 avril 1229) met fin à la croisade et Raymond de Toulouse parvient à récupérer Villeneuve au mois de mai 1231, au prix d’importantes tractations financières. Il dote la cité d’une charte de Bastide et, à l’est de la sauveté, naissent deux nouveaux quartiers. Une vaste place du marché vers laquelle converge le damier des rues devient le nouveau cœur de la ville.
La maison dite du Masel, située au nord ouest de la place des Conques, dans la gache du Barri Soubira, édifiée dès le 13ème siècle, est une des plus belles de Villeneuve. Sa beauté et son emplacement la destinent à jouer un rôle particulier dans la vie locale.

La Maison dite du Maselier

Mur - Maison de la PhotoLe mur du rez de chaussée de cette grande maison, à l’angle de la place des Conques et de la rue Pavée, s’orne d’une tête de taureau gravée. On en a déduit que ce bâtiment serait le Masel, la boucherie médiévale. Rien ne le prouve puisque le plan de Villeneuve situait le Masel plus au Nord, dans la gache del Cun, un quartier de la sauveté. On est sûr, par contre, qu’il a été, comme toutes les maisons de la place des Conques aux couverts typiques d’une bastide, l’habitation de commerçants attirés par la charte concédée à Villeneuve au 13ème s. Enrichis, ses propriètaires vont l’agrandir et l’embellir.
Sa façade de la place des Conques présente trois niveaux de moellons calcaires, à peine équarris, dont les chaines d’angle sont en pierre de taille. Elle donne une impression de solidité, d’espace, de clarté, de prospérité tranquille qui a traversé les siècles. Ses remaniements évidents manifestent qu’on y a vécu longtemps et qu’on s’est soucié d’y apporter des modifications de confort au détriment de l’unité de style.
Trois arcs brisés inégaux forment les couverts sous lesquels s’ouvraient quatre portes surmontées d’un arc ogival, ouvert ou encore visible. Pour éclairer, aérer les appartements, on a percé la façade de 3 fenêtres à croisées, au 14ème siècle, puis, après le 17éme, de très hautes fenêtres modernes. Il est vrai que la place offre à profusion le soleil dont on se protégeait grâce aux bannes, ces lourdes draperies fixées au mur par des portebannes. Au premier, un cordon de pierre courait sur la façade.
Sur son côté est, rue de Damié, à l’angle de la construction du 13ème, un visage d’homme rappelle les sculptures de saint Antonin ou de Saint Cirq. Des arcades ouvertes ou murées témoignent de l’implantation de boutiques. Une colonne au chapiteau sculpté de feuilles sépare les deux vantaux d’une fenêtre.
Côté ouest, rue Peyre Ramon, la tour escalier signe le passage d’une simple maison de marchand à la demeure plus ambitieuse d’un notable fortuné. Au 1er étage, une fenêtre géminée au linteau trilobé, au chapiteau sculpté d’un décor végétal, est typique du 13èmes.
Cette demeure dont les propriétaires médiévaux nous sont inconnus s’est prêtée à des fonctions diverses : après 1790, elle devient une caserne. Acquise en 1954 par la commune, elle accueillera successivement le bureau de poste et le logement du receveur de 1979 à 1995, le Syndicat d’Initiative jusqu’en 2000. Grâce au Musée des Arts Populaires (Musée Aline Brisebois), le public a pu visiter ce bâtiment qui contribue au caractère unique de la place des Conques. Après sa fermeture en 2014, il fallait lui trouver une fonction, la conservation du patrimoine passant le plus souvent par son usage.

Sous le ciel étoilé

Escalier - Maison de la PhotoLa cave voutée, à l’est de la maison, était éclairée par deux soupiraux dont l’un est fermé. Son pavé, quadrillé de rigoles, permet l’évacuation de l’eau. La sortie par l’escalier donne directement sur la rue. On cultivait la vigne à Villeneuve et on exportait le vin. La cave servait-elle aux bouchers ou aux vignerons ?
On accède aux appartements par la façade place des Conques, au niveau des anciennes boutiques, rue de Damié, par une porte rehaussée par quelques marches, et rue Peyre Ramon, où s’ouvre la tour escalier.
Le premier étage est, bien sûr, l’étage noble. La plus belle salle prend le jour sur la place des Conques et la rue de Damié. Equipée d’une haute cheminée de pierre moulurée et ornée de sculptures, elle possède une niche qui servait de placard, la pierre d’un évier. Eclairée par des baies sur deux côtés, elle manifeste le souci du bien être domestique médiéval à partir du 13ème siècle.
Le 2ème étage reproduit plus modestement le 1er et offrait également de bonnes conditions de logement. Le grenier, indispensable car il permettait de stocker les céréales, est sous les toits.
Cette maison n’est pas un palais urbain comme la maison Chalret ou la maison Gibergues, près de la Tour. Elle fut sans doute un immeuble de rapport. Mais, au vu des sculptures et du décor peint, elle révèle les goûts de luxe et la culture de la bourgeoisie qui l’a habitée. La réussite matérielle s’accommode de l’incursion du fantastique dans la décoration, puisque les cheminées et les angles des murs s’ornent de personnages hybrides, mi hommes mi dragons comme des chapiteaux de cathédrale. Le bœuf représenté sur le chapiteau de la cheminée du 1er étage est lui aussi doté d’oreilles et de pattes de dragon. Ce goût d’une fantasmagorie effrayante nous parait peu compatible avec le bien être mais cette proximité avec des êtres malfaisants est caractéristique de l’art gothique dont la maison «du Maselier» est un exemple civil.
Le ciel étoilé est peint sur les planches du plafond et les poutres sont décorées de fleurs rouges ou blanches, de feuilles charnues en forme d’amande. Ce décor est semblable à celui qui recouvre la voûte d’une chapelle de l’église de Villeneuve et à celui de la nef du chœur des Jacobins de Toulouse, datant du XIVéme siècle. Les peintres ont honoré des commandes civiles avec des thèmes de l’iconographie religieuse, en ces temps où le civil et le religieux interféraient naturellement.
La fine analyse des maisons médiévales de Villeneuve que Séverine Goutal a présentée comme mémoire de maîtrise, en juin 2001, à l’université de Toulouse, place cette maison parmi les plus anciennes la bastide. Construite au XIIIème, au moment de la création de la bastide comtale, elle a été agrandie et dotée d’éléments ornementaux au XIVéme siècle. Elle témoigne de la réussite économique rapide de la bastide de Villeneuve.

La Maison de la Photo

Le photographe Jean Marie Périer possède une maison sur le causse de Villeneuve. Il est un habitué de la place des Conques. Il y fait son marché, prend volontiers un verre ou un café en terrasse de bar, sous les arcades. Il apprécie l’authenticité des paysages, des gens qu’il rencontre ici et dont il fait le portrait, texte et photo, comme on a pu le découvrir dans ses publications du Villefranchois ou dans son livre «Loin de Paris» (édition Kéro), au milieu des clichés de stars. Il parle de ceux qu’il aime avec des images et des mots bien .à lui. Et son langage photographique, appuyé sur la célébrité de ses modèles, a trouvé un écho international. Parce qu’il aime Villeneuve, Jean Marie Périer a pensé que ce serait une bonne chose d’exposer ses clichés signés dans le bâtiment laissé vide par la fermeture du Musée.
La photo est un art puisque, avec une technique propre, elle fixe la vision d’un paysage, d’une scène ou d’un personnage et procure une émotion particulière. Mais Jean Marie réfute l’étiquette intimidante d’artiste : «Moi je pense que ça n’est pas de l’art, c’est du spectacle. Je refuse de prendre la posture artistique». Son spectacle, en tout cas, est largement apprécié: son expo récente à Toulouse a reçu 42000 visiteurs en deux mois et il est extrêmement sollicité par les médias.

Les stars que Jean Marie Périer a photographiées durant des décennies ont connu un succès planétaire qui ne s’est pas démenti depuis 50 ans. Ils sont les témoins d’une histoire, celle des Trente Glorieuses et d’un changement de monde. Une simple anecdote : beaucoup se souviennent de leur surprise en découvrant Françoise Hardy, son filet de voix, sa fraîcheur de source et ses chansons personnelles, à l’antipode de celles de Georgette Plana ou même d’Edith Piaf. Sans jugement de valeur, on ressent le passage d’un monde à l‘autre.
L’annonce de ce projet a suscité bien des commentaires. Les modalités de sa réalisation ont été largement exposées dans la presse. Désormais les photographies de Jean Marie Périer sont exposées dans le bel espace de cet immeuble du 13éme et 14éme siècle. C’est un paradoxe qui ne manque pas de charme et qui avait séduit Michel Heuillet, directeur du Villefranchois. Maintenant que le projet est réalisé, notre pensée va vers lui qui aurait tellement aimé voir vivre cette Maison de la photo.

Maison de la Photo Villeneuve Aveyron

par Thérèse Albert-Rébé